Il est comme autant de petits crevasses assemblées.
Les crevasses de ma vie.
Tous mes défauts, toutes mes faiblesses sont là.
Aurai-je seulement la force de les regarder en face ?
Je ne suis pas très franche.
Juste moi.
Avec tout ce que ça implique de beauté et de laideur.
Ce gouffre, il me dit que je dois m'accepter.
Regarder une dernière fois toutes ces erreurs en moi.
Et les jeter, comme un mouchoir usagé.
Ne plus les ressasser, les revoir.
Ne plus y repenser.
Peut-être que c'est ça, la liberté.
Et puis il y a ce pont.
Pour certains, c'est un pont massif, en métal.
Moi il est de bois.
Planches vermoulues et pleines d'échardes.
Ce bois, c'est mon esprit.
Plein de piques, plein de haine.
Ce bois c'est peut-être mon coeur.
Ou alors c'est ce désert un peu plus loin.
Ce pont il va craquer, c'est sûr.
Je vais finir au fond du gouffre.
De l'autre côté, il ne fait pas meilleur.
Mais je veux y aller.
Raison absurde ou censée.
Je veux donc je peux.
Quel proverbe absurde.
Le pont va céder sous mes pas.
Les planches gémissent et grincent.
Elles sont fragiles, ces planches.
J'aurai dû les polir, les remplacer parfois.
La négligence m'a guidée durant tout ce temps.
Le temps des regrets, il devrait être derrière moi.
Je l'ai jeté dans ce vide béant.
Mais il joue le boomerang, il part pour mieux revenir.
Ce boomerang je devrais le casser.
Il me semble dur rien qu'à le regarder.
Je vais le poser dans un coin, ne plus l'utiliser.
Je vais le poser dans un coin et l'oublier.
Je tremble et je frémis.
Ce pont a fait de moi une feuille ballotée par le vent.
Peut-être un mistral ou un courant d'air.
Ce pont il va se déchirer en deux.
En mille morceaux.
Ça sera mon rôle de tout recoller.
Et s'il manque une écharde, je n'aurais qu'à plonger la récupérer.
Et s'il manque une planche, je n'aurais qu'à en rechercher une autre.
Quoiqu'il m'en coûte, ce pont doit être franchi.
Comme on franchi la ligne d'un terrain de football.
C'est toujours une faute, mais faut bien le rattraper, ce ballon.
